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Retraite à 60 ans... ou chômage à 50 ans ?, par Bertrand Delanoë

Le Monde


12 mai 2010 

 

France

 

Il y a, dans Les Vacances de M. Hulot, une scène savoureuse : Jacques Tati, au volant d'une voiture à bout de souffle, se retrouve face à un écriteau : 60 km/h. Aussitôt, il appuie désespérément sur l'accélérateur, dans le fol espoir d'arriver à cette vitesse, mais il y renonce vite : ce qui, pour le code de la route, était une limite à ne pas dépasser, devient pour lui un objectif impossible à atteindre.

Je pense à ce pauvre M. Hulot, en ces temps de débat biaisé sur les retraites. On ne nous parle en effet que de l'âge légal de la cessation d'activité. Mais seul un Français sur trois est encore en activité à 60 ans. Alors, soyons clairs : pour une majorité de nos compatriotes, l'inquiétude n'est pas de devoir travailler au-delà de 60 ans, mais de ne pas pouvoir garder son emploi jusque-là. En 2008, dans notre pays, le taux d'emploi des plus de 50 ans était de 38,3 %. 

Pour les autres qui, faute d'emploi, ne peuvent cotiser que sur la base de revenus faibles ou inexistants, tout allongement de la durée de cotisation se traduirait mécaniquement par une réduction du niveau de leur retraite. C'est ce qui s'est passé après les réformes de 1993 et 2004 : à situation identique, une personne partant à la retraite aujourd'hui perçoit une pension 15 % inférieure à celle qu'elle aurait perçue en partant avant ces réformes.

Si l'on prétend réformer les retraites en ignorant ces faits, on ne fera qu'ajouter l'hypocrisie à la confusion. Ne pas faire de l'emploi des seniors le préalable absolu à toute réforme des retraites conduirait en effet, contrairement à tout le discours gouvernemental actuel, à bel et bien faire de la baisse des pensions la véritable clé de la réforme. Et bien entendu, ce sont les plus modestes et les classes moyennes, qui n'auront pas vu leur salaire augmenter régulièrement au cours de leur carrière, qui en seront les premières victimes.

En France, on sort du marché du travail de façon précoce, et massive. C'est un gâchis terrible, qui entraîne une perte de potentiel de croissance qui peut être estimée à 0,5 point par an. Mais c'est surtout une insupportable injustice humaine et sociale. Dans une société qui prétend lutter contre les inégalités, un salarié de plus de 50 ans doit être considéré comme digne de travailler. Cette discrimination-là est aussi odieuse que toutes les autres, sexe, couleur de peau ou religion. C'est un défi lancé à notre conscience collective.


Mesure hypocrite

Et ce défi, personne jusqu'à présent ne l'a jamais vraiment relevé. Le gouvernement prétend avoir mis en place une mesure censée - enfin - créer les conditions d'une politique incitative. Il s'agit d'une pénalité (1 % de surcotisation) sur les entreprises qui ne concluent pas un accord collectif ou ne présentent pas un plan unilatéral contenant des "dispositions sur la gestion des âges". Mais, en l'absence de tout contrôle de l'administration, cette mesure reste purement formelle voire hypocrite : la plupart des entreprises rédigent un plan d'action sans en discuter avec les syndicats et se fixent des objectifs dérisoires, comme ce groupe de la grande distribution qui s'est engagé à recruter... 0,5 % de salariés seniors. Il est donc urgent de regarder la situation en face, et d'y répondre avant qu'il ne soit trop tard. 

Trois propositions. D'abord, il faut permettre un meilleur accès à la formation professionnelle pour les salariés en seconde partie de carrière, notamment en reconnaissant un droit à un bilan de compétences dès 45 ans. Ensuite, on doit envisager un système fiscal qui encourage réellement les entreprises à employer des seniors et les dissuade de les licencier : pourquoi ne pas imaginer des "bonus-malus", avec une modulation des cotisations patronales selon l'âge des salariés ?

Enfin, Pôle emploi doit se professionnaliser davantage sur cette question (ce qui suppose que les moyens lui en soient donnés) avec, par exemple, la formation d'un "référent seniors" sur tous ses sites, de façon à ce que chacun se sache réellement accompagné. Ce ne sont là que des pistes, évoquées pour ouvrir le débat, non pour le clore, et avec le souci que soit enfin posé, avec gravité, un problème qui touche au socle de notre pacte social.

Réformer notre système de retraites ? Bien sûr, il le faut. L'augmentation du nombre de retraités et l'allongement de la durée de la vie obligent à trouver davantage de ressources afin de garantir le paiement des retraites. Il faut agir. Mais agir, ce n'est pas s'agiter. C'est identifier les problèmes, et tâcher de les résoudre.

Si le taux d'emploi des quinquagénaires passait d'un tiers à la moitié (il atteint 69,8 % en Suède, 57,4 % au Royaume-Uni, 51,5 % en Allemagne), une part importante de la question du financement des retraites serait déjà réglée. Ce n'est pas un aspect latéral d'une réforme globale. C'est un préalable : si l'on ne commence pas par là, toute solution sera injuste et en trompe l'oeil. Le travail jusqu'à 65 ans nous est présenté comme un devoir : il serait déjà heureux que le travail au-delà de 50 ans fût un droit. 


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