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La
grand-mère moderne : question de distance !
La
prochaine génération de grands-mères sera fortement déterminée
par ce lien spécifique que les femmes nouent autour de la gestion
des enfants.
Le Monde, February
28, 2003
Elles portent toujours les noms les plus doux :
"Mamie", "Maminou", "Yaya", "Mamita"...
Autant de vocables qui suggèrent que la grand-mère – c'est
d'elle qu'il s'agit – est une permanence transhistorique :
gentillesse, disponibilité, mémoire familiale vivante. Mais la réalité
n'a généralement rien d'un cliché. A la veille de la 17e Fête
qui leur est consacrée, dimanche 2 mars, une étude
sociologique inédite réalisée par Dialogues et Relations sociales
(DRS) et supervisée par Claudine Attias-Donfut, sociologue et
responsable de la direction des recherches sur le vieillissement, de
la Caisse nationale d'assurance-vieillesse, a voulu vérifier la
permanence – ou non – de ce rôle social.
Qui sont les grands-mères d'aujourd'hui ? Les
nombreux questionnaires dépouillés par les chercheurs montrent que
la figure de la grand-mère moderne n'a rien d'univoque. Certains rôles
correspondent à l'imagerie traditionnelle. Maria, par exemple, 73
ans. "Femme de devoir, elle s'est dévouée toute sa vie à
son mari et à ses enfants... Aujourd'hui, elle se consacre à aider
sa fille et ses trois enfants âgés de 9, 6 et 3 ans."
Mais, à côté de cette incarnation du dévouement,
d'autres figures surgissent. Ainsi, Micheline, 58 ans, encore en
activité – elle est professeur de physique – "est en
pleine euphorie de la naissance de son petit-fils". Son
expérience de la grand-maternité est encore faible, mais elle se
projette dans un rôle d'accompagnatrice culturelle, sportive et
dynamique : "J'aimerais l'emmener dans des
expositions... en vacances l'été à la plage, l'hiver à la
montagne pour skier."
Josiane, de son côté, 67 ans, employée de maison à la
retraite, a reçu de sa fille le cadeau d'"une maternité
intensive. Pendant de nombreuses années, elle s'est occupée à
plein temps des petites-filles, jusqu'à ce que sa fille vive en
couple et s'éloigne d'elle, emmenant ses filles"... Depuis,
Josiane se plaint de cette prise de distance. "Elle (sa
fille) trouve que je les gâte trop, mais c'est pas vraiment
exact." Josiane ne sait pas quelle grand-mère sera sa
fille, "elle trouve qu'elle n'a pas été toujours une bonne
mère... pas assez présente aupres de ses filles".
On peut aussi citer Françoise, 56 ans, devenue une véritable
mère pour l'enfant de son fils, ce qui permet à Chantal (la belle-fille),
33 ans, directrice artistique, de vivre pleinement sa carrière
professionnelle. "Ma belle-mère joue plus le rôle d'une mère
dans sa relation avec mon fils : alors que ma mère joue le jeu
d'une vraie grand-mère. L'une des grands-mères éduque l'enfant,
l'autre joue avec lui."
On pourrait ainsi multiplier les exemples. L'allongement
de la durée de la vie, la multiplication des familles à quatre générations,
voire cinq générations, la coexistence de grands-mères et d'arrière-grands-mères
encore dynamiques... tout cela contribue à multiplier les types de
grands-mères...
D'UNE GÉNÉRATION À L'AUTRE
C'est cette évolution des frontières que Claudine
Attias-Donfut et son équipe ont tenté de classer. Leur travail
montre que la grand-mère se définit toujours dans l'exercice d'un
rôle social vis-à-vis des petits-enfants. Lequel ne s'exerce pas
d'une manière uniforme d'une génération à l'autre. Dans les années
1960, les sociologues avaient classé cinq grands styles de grands-parents :
les "hiérarchiques", les "distantes", les
"mémoires de l'histoire et de la sagesse familiale", les
"substituts parentaux" et les "amuseurs, compagnons
de jeux".
Certaines catégories ont pris, avec la montée en
puissance des femmes sur le marché du travail, de l'importance.
Mais des catégories nouvelles sont apparues. S'il fallait un mot
pour définir la grand-mère, ce serait la
"distance", celle qu'elle observe dans la relation avec
ses petits-enfants. En réalité, quatre grandes postures "géographiques"
– chacune subdivisée en deux – sont apparues :
– les grands-mères "très proches":
avec leurs variantes, les "grands-mères providence" (celles
qui s'occupent de tout sans rien dire ni réclamer) et les grands-mères
"pompiers" (qui viennent en courant dès qu'il y
a un problème), sans parler des variantes "cheftaines"
ou "fées seniors". Dynamique, enthousiaste,
la cheftaine s'attribue un rôle de découvreuse (théâtre,
sport...), tandis que la fée senior "donne libre cours à
sa fantaisie et enchante les petits-enfants en les emmenant aux pays
merveilleux de la créativité";
– les grands-mères "trop proches" sont
incarnées par les "matriarches" et les "mères
adjointes". Les premières sont généralement appréciées
des petits-enfants, mais leur côté je-sais-tout agace les filles
et irrite les belles-filles. Les secondes jouent le rôle de mères
de substitution par la force des choses : divorce de la fille,
profession prenante, etc. ;
– les grands-mères "assez proches"
se subdivisent en "intermittentes" et "émérites".
Les intermittentes sont perpétuellement en quête de la bonne
distance et construisent leur rôle auprès des petits-enfants en
fonction de rencontres épisodiques. Les émérites sont plus âgées,
ont beaucoup donné aux enfants et petits-enfants et jouent désormais
le rôle de "sages" auprès d'adolescents qui ne se
sentent pas toujours compris par leurs parents ;
– enfin, les "distantes", qui tiennent tantôt
de l' "icône", tantôt du "bibelot", voire de
la grand-mère carrément "indigne".
Toutes ces positions définissent en fait des relations mère-fille
complexes. La prochaine génération de grands-mères sera fortement
déterminée, elle aussi, par ce lien spécifique que les femmes
nouent autour de la gestion des enfants.
Yves
Mamou |