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Papys ghetto

Par Didier Arnaud, Libération


19 janvier 2010

France

 

C'est un village pour personnes âgées. Comme il en pousse, ici et là, pour ceux qui veulent - peuvent - échapper à la maison de retraite. Dans ce petit ghetto, les gens, aisés pour la plupart, se disent heureux. "Très bien conçu comme design",résument des résidents anglais. Mais la vie peine à s'organiser. Les petites maisons sont blanches, les entrées communiquent, trois par trois. C'est à quelques kilomètres de Nîmes (Gard), à Langlade, et ça s'appelle les Chasselas.

Il faut emprunter un chemin en terre, montrer patte blanche à l'entrée, caméra de vidéosurveillance et portail en fer. Tout autour, le terrain est clos de grillage blanc. Le portail ne s'ouvre que lorsqu'on a décliné son identité. Michel, premier habitant des lieux, la soixantaine passée, sert de guide. Il a, dit-il, "sélectionné un petit panel" de résidents pour notre visite. Il ne nous quittera pas d'une semelle pour écouter ce qu'ils disent.

Des Chasselas, Michel parle comme d'un "concept fermé". "On vit une période d'insécurité,explique-t-il. Les personnes âgées ne sont pas à l'abri." Le concept, ce sont 30 maisons de 80 m2 chacune. 235 000 euros à l'achat. Un garage par maison.

Ambiance. Aux Chasselas, il y a une toute petite piscine, qui sert peu, même aux heures les plus chaudes. A côté, un club-house, désespérément vide. Le terrain de pétanque est impeccablement ratissé. C'est mignon, c'est coquet, c'est calme. L'ennui transpire presque. "Il y a des gens du Nord, de Grande-Bretagne, des Canadiens. Ceux qui sont du coin, ils en avaient marre de leur grand jardin". Les résidents ont de 68 à 90 ans.

A l'intérieur, les meubles rescapés des maisons qu'ils habitaient avant. Ils vivaient tous dans du grand. Grandes maisons, grands jardins. C'est mieux ici, le ménage est vite fait. Michel est un ancien cadre d'Arthur Andersen qui a perdu sa femme il y a peu. Il avait une grande maison de village à Gallargues (Gard). 200 mètres carrés, trois étages, une grande terrasse tropézienne. "C'était compliqué à entretenir, je me sentais un peu perdu. J'habitais dans deux pièces, le reste était inoccupé", raconte-t-il.

Le problème des Chasselas, c'est l'ambiance. Michel aurait espéré que les gens aient une vie "plus communautaire" mais, pour faire quelque chose, il faut aller les chercher par la main. Alors, à défaut, Michel se retrouve, de temps en temps, avec un petit groupe pour sortir le soir. Théâtre, musée. "C'est un petit peu ce que les gens recherchent, ne pas se sentir seuls."

Odette, 71 ans, qui va s'occuper de la "commission" animation, regrette que les résidents des Chasselas ne soient pas un peu plus "toniques". "On a du mal à rassembler les gens. Si on ne les booste pas, ils ne font aucun effort, il faut aller les chercher, les stimuler." En vieillissant, on manque parfois de pêche. Ian et Sheilag, 81 et 76 ans, le disent comme ça : "Le problème, c'est que nous n'avons pas toujours l'énergie."

La solitude. Beaucoup la craignent. Tous la fuient. A côté de Michel, il y a Mauricette-Hortensia et Robert, 81 ans. Des Ch'tis qui craignaient que les gens du Sud soient difficiles d'accès. Comme Michel, ils sont passés du "grand", 1 000 mètres carrés de jardin, au "plain-pied", contents d'avoir le supermarché "ED à côté". Eux aussi, ils sont seuls, mais à deux, entre quat'z'yeux. "Nous ne sommes pas pour nous imposer", dit Mauricette. S'ils regrettent le Nord ? Pour elle, c'est un changement qui touche tous les domaines. "On avait tous nos voisins accolés. On était au gaz, c'est plus pratique que l'électricité. Ici, c'est l'électricité. Comme tout le monde, on sympathise quand même, mais personne ne vient prendre le thé chez nous", raconte pudiquement Mauricette. On frappe à la porte voisine. Voici Odette. Seule encore. Elle a mis un an pour se décider à quitter sa maison de 160 m2. Ce sont ses filles qui l'ont poussée. Ses garçons étaient un peu réticents. Ça a été un arrachement.

"Caserne". Avant de s'établir ici, Michel avait bien repéré un autre concept, avec "60 maisons alignées, mais ça faisait un peu caserne". Là-bas, l'animateur y est dédié à plein-temps. Cela coûte cher. Ici, ils sont entre eux, mais ils se disent "indépendants". Comme Ian et Sheilag, qui ne s'imaginent pas, mais pas du tout, dans une maison de retraite. "Je veux mon indépendance sans condition", dit Ian. Comme Danièle et Yves, qui la trouvent ici, l'indépendance. A 70 ans, ils n'étaient pas "très chauds" pour aller dans une "résidence de vieux". "Dans cinq ans, je vais dire le contraire, philosophe Yves. Il faut savoir qu'on va vieillir." Il concède : "De temps en temps, j'ai besoin de m'évader. Si je reste là-dedans tout le temps, c'est comme un vieillissement prématuré."

Le gendre de Paulette, venu lui rendre visite, a 62 ans. Il regrette que l'ouverture sur le village voisin ne soit pas complète. Et tranche : "Ici, c'est un peu mort. Les gens ne se prennent pas en main." Michel, notre guide, rétorque : "Si on ouvre les portes au village, on ne sera plus sécurisés, on ne veut pas trop s'ouvrir aux autres." "Ce qui manque,dit le gendre de Paulette, c'est un ou deux gosses." Michel, encore : "Pourquoi des gosses ? Il y en a qui ont dit : "Oh non, pas des gosses !"" "L'autre fois, un couple est venu avec des jeunes pour visiter une maison, s'installer. Les résidents ont dit qu'ils ne voulaient pas de jeunes, mais que des gens de leur âge."


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